Un espoir pour la vieille forêt de La Teste

La « grande mountagne » dite aujourd’hui forêt usagère, de La Teste de Buch, ne doit pas être confondue avec les forêts de pins maritimes semées et plantées au 19e S pour assécher et mettre en valeur le Médoc et les Landes. Non, ce massif très particulier existe et sert les habitants de ce pays au plus loin que remonte la mémoire de l’homme.

Couvrant 3650 ha entre le lac de Cazaux, les passes du Bassin d’Arcachon, la grande dune du Pilat et le semis moderne de La Teste, formée de dune anciennes, elle est peuplée de pins maritimes avec un sous étage feuillu. Elle était découpée en parcelles dites « parcelles mères », au nombre d’environs 170 telles que décomptées par le géographe Durègne de Launaguet en 1901.

Jusqu’au 3/4 du 20e S, son plus précieux produit était la résine, produit « chimique » polyvalent et essentiel à maintes industries.

Outre cette résine et ses dérivés, la forêt fournissait aussi le seigneur (« Captal de Buch ») et les habitants (Bougès) en matériau de construction, en outils et bois de menuiserie : bois de chêne, de pin, et d’autres essences secondaires; Ainsi que du bois de chauffage (bois mort).

Compte tenu du système économique en vigueur, l’exploitation de la résine et du bois faisaient l’objet d’un réglement âprement négocié entre le seigneur et la population : la baillette (accordée par le Captal) de 1468, puis les transactions passées devant notaires de 1604, 1645, 1746, 1759, 1855, 1917 et 1955.
Ainsi, les habitants du Pays de Buch étaient-ils titulaires de droits d’usage (d’où, forêt « usagère ») réglementés dans ces documents successifs.

Entre temps, la propriété des parcelles de la forêt était passée des mains du seigneur à celles de certains habitants devenus propriétaires : transactions de 1645 et 1746. Le caractère intégralement et exclusivement privé de la propriété en forêt fut plusieurs fois confirmée, car contesté – sentence arbitrale de l’an II, jugements de Bordeaux 1844, 1850, 1855, 1889, 1894… au grand dam d’un parti local rémanent, qui revendique, pour les usagers, un statut de propriété communautaire voire de co-propriété sur la forêt…

Coûte que coûte, et même plus…

Une forêt de pins

Mis à mal par l’industrie chimique, le renchérissement du coût du travail et la concurrence étrangère, l’économie du gemmage s’est effondrée dans les années 70.

Dans le même temps, l’évolution des techniques constructives, des normes, des modes de vie, des pratiques sociales, l’ouverture au monde avec le développement du tourisme, de l’urbanisation et des transports, concourraient à modifier les besoins. Ainsi les habitants usagers avaient-ils de moins en moins tendance à user de leurs droits. Les prélèvements en bois d’oeuvre, 3000 m3, descendus à 1500 m3 dans les années 70, tombent à quelques dizaines de m3 par an dans les années 90. Fermeture de la dernière scierie dès le début des années 80, faute de clients. Force est de l’admettre : les droits d’usage, instaurés au moyen-âge dans des conditions économiques et sociales féodales, se sont éteint d’eux mêmes pour ne plus répondre à un réel besoin des populations du XXe siècle…

Depuis lors et pour la première fois depuis que l’homme occupe le pays de Buch, la vieille forêt de La Teste n’est plus exploitée.

La faillite du système économique du passé, la rigidité des anciennes transactions et aussi, mais surtout, la rigidité des mentalités locales ont figé la situation sur le plan politique (instrumentation du conservatisme) et juridique (salves de procédures judiciaires), interdisant depuis 30 ans aux propriétaires qui le souhaitent de remettre en marche leur forêt.

Ainsi, la forêt tend à retourner à un état apparemment « sauvage » : arbres malades et morts sur pied ou effondrés, développement du taillis, broussaille, ronces, fougères inextricable, chablis en travers des chemins ou en équilibre précaire… Etat sanitaire déplorable. Risque d’incendie maximum. Le Préfet est obligé de prendre un arrêté – principe de précaution – qui interdit l’accès à la population et aux touristes. Il se trouve des « spécialistes de l’environnement » pour trouver cette situation normale.

Si elle sert d’habitat pour de nombreuses espèces vivantes, animales et végétales, l’homme a quasiment déserté la forêt usagère.

Les pôles de vie qu’étaient les cabanes de résiniers, avec leur airial, hangars, chais, bûchers, parcs à moutons ont été désertés par les familles, les chiens, les basse-cours, les échanges et relations de travail… La plupart du bâti laissé à l’abandon, effondré. Les seules activités humaines qui y subsistent : entretien des puits et des pare-feux DFCI, exploitation pétrolière, chasse, réunions familiales et amicales de fin de semaine dans la cabane, devenue « de plaisance »… mais aussi pénétration sauvage de 4×4, quads, squatteurs, rave parties, dépôts d’ordures et déchets de pique-nique en lisière… Au voisinage d’une agglomération Sud-Bassin de 50000 hbt, de stations balnéaires comme Arcachon, le Pyla, de la grande dune (1 million de visiteurs/an), du lac de Cazaux, la forêt subit de plein fouet sa situation d’espace naturel, sans pour autant tirer le moindre profit de son caractère exceptionnel.

Défendre la forêt usagère

Pourtant, cette forêt est solidement défendue : protégée par le classement du site de 1994, protégée par le POS/PLU et protégée par le Code Forestier qui, amendé par la loi d’orientation forestière de 2001, fait la part belle aux problématiques de gestion durable.

Protégée contre l’urbanisation aussi : le moindre abattage est soumis à autorisation administrative (actuellement plus d’un an d’instruction !), les seules constructions autorisées sont le redressement à l’identique des cabanes de résinier…

Protégée contre les coupes rases comme en Médoc ou dans les Landes : outre que le classement du site ne le permettrait pas, cette méthode de production ne convient pas à la topologie et aux peuplements de la vieille forêt de La Teste ; ce site exceptionnel ferait un parfait terrain pour la mise en oeuvre des techniques sylvicoles modernes, respectueuses de l’environnement et en harmonie avec les exigences du développement durable.

En revanche, il faut déplorer que s’il existe une réelle vigilance à l’égard de certains de ces réglements, sur le terrain, hormis la mission des gardes forestiers nommés par le syndicat des propriétaires, qui est limitée par leurs moyens, les délits, infractions et autres abus (ordures, raids motorisés, incendies et vandalisme de cabanes, vol de bois…) sont fort peu constatés et poursuivis par les forces de police et de justice de la République. Malgré souvent le signalement de faits délictueux.

Quel avenir pour la forêt de La Teste ?

Alors que toutes les forêts de France créent de la richesse, des emplois, du bois-énergie de production locale pour les chaufferies collectives, des sites d’initiation à l’environnement, des classes nature permettant de perpétuer la tradition des métiers d’antan, de l’éco-tourisme… la forêt de La Teste est verrouillée, stérilisée, par une lecture idéologique des anciennes transactions. C’est pourquoi des propriétaires se sont-ils réunis pour proposer aux Communes (représentant les usagers) un cantonnement.

Cette procédure, prévue au code forestier, a permis depuis la révolution française d’affranchir la quasi totalité des forêts des droits d’usages qui les grevaient, en contrepartie de l’abandon aux Communes d’un « canton » de la forêt. Cette surface délaissée pouvant être négociée à l’amiable, ou définie par la Justice. Localement, les deux derniers exemples en date sont le cantonnement amiable de la « petite mountagne » d’Arcachon, suite au développement de la cité balnéaire, au 19e siècle, et le cantonnement judiciaire de la forêt usagère, voisine, de Biscarosse, dans les années 70.

En Pays de Buch, la Commune de Gujan-Mestras a accepté un cantonnement à l’amiable, en 1993. Les propriétaires ont ainsi cédé à cette commune plus de 300 ha en contrepartie des droits des habitants de Gujan. Actualisation : un arrêt de la cour d’appel de Bordeaux annule le cantonnement amiable de Gujan.

Pendant ce temps, la plupart des propriétaires estiment qu’il est vain de se lancer dans des investissements forestiers pour remettre cette forêt en marche, tant que leurs droits de propriété et leurs prérogatives leur seront contestés aux motif de la survivance artificielle d’une tradition et de principes désuets. Assainir la situation leur semble donc un préalable à tout projet.

Mais, bien que les cycles forestiers soient dans la longue durée – 20 à 50 ans – trop de temps a déjà été perdu. D’ores et déjà, des avants projets commencent-ils à être élaborés : mise en route d’une coopérative forestière, définition d’un modèle de plan de gestion compatible avec le classement, la spécificité de la forêt de La Teste et tirant profit des méthodes forestières de gestion durable, projet de fourniture de bois-énergie à des chaufferies collectives locales, schémas directeurs d’ouverture aux activités d’éco-tourisme et de valorisation des activités traditionnelles…

Il y a dans ces initiatives de véritables espoirs que, bientôt, la vielle forêt de La Teste de Buch puisse à nouveau contribuer à la prospérité des habitants.

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